Les maisons d’enfants juifs de l’œuvre de secours aux enfants (OSE). Le château de Montintin (87) pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le château de Montintin

Pascal PLAS

Institut international de recherche sur la conflictualité
Université de Limoges

   Alors que se déroulent en Russie depuis 1905 une violente campagne antisémite et des pogroms à l’encontre des juifs qui sont près de cinq millions, des étudiants et de jeunes médecins juifs mettent en place une structure d’aide et de protection sociale en particulier pour les enfants victimes des persécutions. Après la Première Guerre mondiale, cette organisation qui a pris le nom d’œuvre de secours aux enfants (OSE) s’installe à Berlin et décide « d’étendre son travail partout où il y a un nombre important de juifs et ou les conditions intérieures et extérieure de leur existence exigent que des mesures soient prises pour améliorer leur état physique » et ainsi de créer un réseau international concernant de très nombreux pays. Ce dispositif prend tous sons sens avec la montée du nazisme en Allemagne ; l’OSE quitte Berlin et s’installe à Genève et Paris en 1933 et 1935. En France le flot des réfugiés quittant l’Allemagne devient alors très important et l’OSE ouvre avant la guerre différentes structures médicosociales dont une maison d’enfants à Montmorency, première brique d’un ensemble de homes d’enfants qui ne va cesser de se développer avec la Seconde Guerre mondiale.

     Ayant compris par expérience que les nazis qui avaient mis en place une politique de persécution violente des juifs en Allemagne depuis leur arrivé au pouvoir en 1933 allaient l’étendre aux pays qu’ils convoitaient l’OSE et d’autres organisations caritatives juives parisiennes envisagèrent dès 1937-38 de mettre à l’abri les centaines d’enfants juifs venus de toute l’Europe mais surtout d’Allemagne dont elles s’occupaient. Elles prirent contact dès 1938 avec l’agence d’affaire (aménagement urbain, immobilier) des Frères Bernheim qui travaillait dans plusieurs villes de province et qui disposaient d’un carnet important de châteaux et grandes maisons à louer dont plusieurs en Limousin.

      Ainsi, une fois la guerre déclarée, l’OSE et la Maison israélite pour l’enfance par exemple furent en mesure de transférer plusieurs homes d’enfants dans les départements du centre de la France ; un grand nombre d’entre eux furent installés en Creuse par exemple (Le Masgelier, Chabannes, Chaumont, Crocq) mais aussi   à Limoges — structure de formation professionnelle (ORT),  une pouponnière puis un internat conçu comme un foyer destiné aux adolescents isolés décidés à poursuivre leurs études –  et dans le reste de la Haute-Vienne comme à Poulouzat (commune de Condat, à l’ouest de Limoges), à La Jonchère dans les Monts d’Ambazac, maison du Couret) et  près de Château-Chervix au château de Montintin.  Ce qui fit que se retrouvèrent en Limousin, quelques centaines d’enfants juifs, allemands, autrichiens et polonais, …

    Les effectifs dans les maisons d’enfants ne cessent de varier en fonction des aléas de la guerre. Ainsi les assistantes sociales de la Cimade et de l’OSE présentes dans les camps du Sud de la France ne cessent de transférer pour les sauver des enfants prisonniers vers les maisons où ils s’ajoutent à partir de 1943, à ceux qui proviennent de familles menacées ou détruites par une arrestation, dans l’attente d’un placement (d’un « planquage ») en famille ou d’un « convoi-refuge » vers les Alpes et la Suisse.

     Le home de l’OSE au château de Montintin est maintenant bien connu et nous emprunterons à nos propres travaux et à ceux de Katy Hazan les textes qui suivent et qui en retracent l’histoire pendant la guerre[1].

      « Lorsque l’OSE y loge en 1940, sous le nom de centre d’apprentissage et d’éducation [déclaration obligatoire en préfecture] des enfants de sa maison de Montmorency (…) le château – [un élément des propriétés de la famille de Neuville] — était inhabité [et]comprenait un bâtiment principal et deux annexes (…). 

      Montintin se présente comme un château d’opérette, très vaste, avec tour moyenâgeuse obligée. De vastes terrasses le séparent d’un village de bâtiments de servitude, maisons, remises, granges, ateliers et écuries. Au-dessus des remises, consacrées aux ateliers de menuiserie et de cordonnerie, plusieurs chambres individuelles avaient été aménagées pour le personnel d’encadrement. (…) Juste au-dessus de Montintin, à cent mètres, se trouve une maison en pierre du pays, La Chevrette, [qui servait de dortoir pour les plus religieux] adossée au taillis de châtaigner et complétée par une petite grange où les « grands » se sont livrés à diverses activités. Le château lui-même comportait au rez-de-chaussée une grande salle à manger et deux salons, le grand et le petit, ainsi qu’une cuisine orientée au nord avec une vaste cheminée, deux grands fourneaux, une grande table et des bancs pour le personnel de cuisine ainsi qu’une réserve de bois dans laquelle Marguerite cachera un jour un enfant terrorisé lors d’une rafle de la Milice. Le premier étage était occupé par une vaste salle de billard, sans mobilier, mais avec un piano, où jouaient les enfants par mauvais temps et où ils étudiaient, ainsi que des chambres. Au deuxième étage des dortoirs et des chambres. Dans la tour, on trouvait des chambres et la salle de travail pour la professeure de couture

     La direction fut d’abord assurée par Ernst Papanek puis Herman Bodek et sa femme Asta Imbert ; le premier arriva à Montintin le 7 juin 1940 pour préparer la maison, vidée de ses meubles par le propriétaire. Les grands garçons, partis de Paris alors que les troupes allemandes y entraient, construisirent tables et chaises et couchèrent par terre. La première équipe était constituée de l’encadrement de Montmorency, (…) et des réfugiés, comme les Adler de Berlin qui avaient suivi leurs filles. Lui, Michaël, fut économe et elle, Camilla s’occupait des enfants malades sous la responsabilité du docteur Hirschmann. Arrêtée par la milice, elle partit au camp de Nexon et fut libérée in extremis, sur intervention de l’OSE. La famille Papanek, très vite menacée [partit] quelques jours après son arrivée rejoindre les Etats-Unis par l’Espagne (…) Dans l’année 1942, celle de tous les dangers, c’est la famille du docteur Raymond Levy qui vint s’installer à Montintin, un mois après la rafle du 26 août contre les Juifs étrangers (…). Il y avait à ce moment-là, une centaine de garçons de 12 à 16 ans et un personnel d’une vingtaine de membres (…) dont des gens de la région : Marguerite Filhoulaud, la cuisinière que les enfants appelaient Trôpfen à cause de sa goutte au nez, Aimée, l’aide cuisinière et Jacqueline Bayle, aide lingère (…) [Récemment, en janvier 2024,  Jacqueline Bayle a été faite Juste parmi les nations lors d’une émouvante cérémonie pour avoir sauvé après 1942/43 une partie de ces enfants qu’elle avait côtoyé tous les jours. Les collégiens de Saint-Germain les belles ont réalisé pour l’occasion un film] (…)

     Les enfants n’allaient pas à l’école du village, mais recevait un enseignement maison avec un instituteur délégué de l’Education nationale (…)  pour les élèves d’âge scolaire et deux professeurs techniques pour les ateliers professionnels, équipés par l’ORT pour une cinquantaine d’apprentis (…). Eric Fiser diplômé de philosophie venait du PSIL, pour veiller à la culture juive ; il fut déporté en 1943.

     [Pendant plusieurs mois, enfants et personnel se sont sentis en sécurité à Montintin. La direction y organise] (…) un stage de moniteurs de sport en 1942. Une vingtaine de jeunes, tous volontaires pour faire du sport dans les maisons d’enfants furent formés là aux méthodes hébertistes, aux sports d’équipe et aux animations de plein air, sans oublier les danses folkloriques juives grâce à un encadrement de jeunes éclaireurs israélites venus de Moissac. Certains se souviennent d’avoir danser la hora, accompagnée par la flute de Léo Cohn, dans la clairière de Montintin.

    [Mais la situation dégénère à partir de l’été 42 comme l’écrit le docteur Raymond Lévy, alors directeur] : des policiers et des miliciens venaient soit de la gendarmerie soit du commissariat [aux questions juives]. Ils avaient des listes et réclamaient tel ou tel enfant, ou tel adulte. Je me souviens qu’une nuit ils étaient venus chercher Neufeld. J’ai gagné du temps en disant que je ne connaissais pas ce nom mais que j’allais vérifier auprès du moniteur. Je suis parti réveiller Neufeld, je n’ai jamais vu quelqu’un s’habiller aussi vite. Il s’est sauvé ; je suis revenu en disant que cette personne n’habitait déjà plus chez nous. [La nuit de la Saint Barthélemy selon une formule de Leo Brenner, un des éducateur eut lieu en ce funeste mois d’aout] : à 5 heures du matin nous avons eu des invités qui sont arrivés en camion ils ont emporté beaucoup de gens puis on nous a dit que les garçons de moins de 18 ans seraient relâchés mais pendant ce temps ils furent envoyés ailleurs parmi ceux qui ont été pris il y a Ernst Koppel, Benno Singer et Hans Martin ; Günther Heilbrun et Horst Rotholz qui étaient en vacances à Gurs avec leurs parents ont également été pris. D’autres filles des autres maisons de l’OSE ont aussi été prises. Les jours qui ont suivi la rafle, il y a eu une rafle pour ceux qui se sont échappés, mais la forêt est grande. Il y avait aussi des scènes tragi comiques. Par exemple, Kurt Frydman (…) leur a échappé deux fois. La deuxième fois, il est allé aux toilettes sous bonne garde, mais il s’est débrouillé pour leur échapper. Hier, ils nous ont pris les petits, soi-disant pour les envoyer en camp de concentration avec leurs parents. Ils ont même pris des enfants de deux ans qu’ils ont laissé dormir à la gare. Ce qu’ils ont l’intention de faire avec eux, nous n’en savons rien. [Hanna Papanek déclare que] pour les trois semaines qui ont suivi cette rafle a Montintin [elle a trouvé] dans les listes de déportation à Serge Klarsfeld les noms de onze enfants passés par Montintin, plus deux autres qui avaient été à Montmorency sans compter au moins vingt et un membres de leurs familles et ceci dans cinq convois.

    [Le danger devenant permanent, avec la mise en place du circuit Garel, opérationnel à l’été 1943 – circuit d’évasion des enfants vers la Suisse — la maison se vide progressivement] ; nous avons abandonné Montintin de façon tragique au début de 1944, [écrit le docteur Lévy], le 2février on a reçu l’ordre de la direction de l’OSE de Limoges de partir et de vider complètement le château. Cent gosses à mettre à l’abri en deux jours chez des paysans, dans le maquis. Ma femme et moi nous avons vidé tout le château, brulé tout ce que les allemands ne devaient pas voir. Nous avons cloué la porte et nous sommes partis sac au dos. Nous avons erré comme des vagabonds de fermes en fermes. [Caché dans le village de la Flotte avec sa femme, il est traqué par la Milice ; finalement arrêté, il est placé au camp de Saint-Paul-d’Eyjeaux, puis libéré par le maquis].

   La maison rouvrira un temps en 1945 pour recevoir des enfants survivants.


[1] Voir en particulier Pascal Plas, Michel Kiener, Enfances juives. Limousin-Dordogne-Berry terres de refuges, Limoges, Ed. Lucien Souny, 2006, 590 p., Préface de Serge Klarsfeld. On y trouvera des textes historiques sur les maisons d’enfants mais aussi de nombreux témoignages d’enfants devenus adultes. Pour une étude très complète de l’OSE se reporter à Katy Hazan, Le sauvetage des enfants juifs pendant l’occupation dans les maisons de l’OSE, 1938-1945, OSE-Somogy Ed., 173 p..

Dans le premier ouvrage se trouve une liste des enfants qui sont passé par le home de Montintin.

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