1944 – La libération de Limoges
La libération de Limoges
Pascal PLAS
Institut international de recherche sur la conflictualité
Université de Limoges
A la mi-août la ville de Limoges apparait comme un ilot de « France occupée » au milieu d’une Haute-Vienne entièrement libérée par le maquis depuis un mois. En effet le 14 juillet 1944 a constitué une date symbolique et charnière dans la libération des petites villes du département ; à Eymoutiers, à Rochechouart, à Saint-Junien, les résistants ont défilé dans les rues. Au mois d’août dans ces espaces excentrés de la capitale régionale, les Comités locaux de libération remplacent les municipalités de vichy.
A Limoges, la situation est plus complexe ; quoique, encerclés par la résistance les Allemands y sont en effet solidement installés et les forces de Vichy confortent la défense urbaine. Au centre de la ville une zone spéciale a été délimitée par un arrête paru dans la presse le 22 juin. La circulation des véhicules et des piétons y est strictement filtrée et des fortifications sommaires ont été érigées.
En cas d’attaque de la ville par des « hors la loi » — entendre résistants dans le langage de Vichy — l’alerte sera donnée par le tocsin. Les habitants de ladite zone devront fermer les fenêtres et laisser leurs portes ouvertes. Le feu sera ouvert sans sommation sur toute personne qui n’appartient pas aux forces du maintien de l’ordre et de l’occupation. Cet arrête a été complété par d’autres mesures au cours des deux mois suivants. C’est alors qu’ont été construits les ouvrages placés aux points sensibles (carrefours) du périmètre de la zone spéciale.
Une certaine panique gagne toutefois les ultras de la collaboration ; le 17 août la Milice s’échappa non sans mal de la ville et du département, non sans mal parce qu’elle fut harcelée jusqu’à Guéret par les maquis et dut faire appel aux forces allemandes pour progresser.
Celles-ci essaient en effet de desserrer l’étau qui les enserre, sortie violentes qui se soldent par des morts lors des heurts avec la résistance ; ainsi aux Chaumes Vertes près de Nexon cinq jeunes maquisards sont littéralement massacrés par les forces allemandes en opération (ils sont atrocement mutilés) et des obsèques clandestines se déroulent à Nexon le samedi 19 aout 44. Deux jours avant, le 17 aout les ftp ont perdu 28 des leurs lors de combat dans le secteur Feytiat/Solignac/Aixe.
La résistance toutefois marque aussi des points ; le 18 août des contacts sont pris avec les GMR (un ultimatum en fait) qui sont près de 3000 et ceux-ci acceptent de se rallier à la Résistance, ce que sera fait dans la nuit du 20 au 21 – avec aussi la garde mobile — ce qui rééquilibrent la balance des forces alors que les négociations ont déjà commencé.
La libération de Limoges n’a lieu que le 22 août 1944. Ce retard par rapport au reste de la Haute-Vienne s’explique naturellement par la présence d’une importante garnison allemande et par le fait que face à cette situation Georges Guingouin nommé chef départemental des Forces Françaises de l’extérieure depuis le 3 août n’a pas voulu attaquer la place pour éviter une effusion de sang. Il a fallu dès lors entamer avec les Allemands d’âpres négociations.
Celles-ci se sont engagées le 19 août afin d’obtenir la reddition de cette garnison allemande. Cerné par les FFI, menacé par l’avancée des forces blindées américaines et par un éventuel bombardement des casernes demandé à Londres par Georges Guingouin, isolé enfin par une grève générale particulièrement suivie par les postiers et les cheminots, le général Gleiniger se résout à la négociation.
Les pourparlers se font par le canal de l’abbé Remlinger au nom de Georges Guingouin mais c’est surtout Jean d’Albis, représentant officieux de la Suisse qui est chargé de servir d’intermédiaire entre le PC allié et le général Gleiniger. Côté allemand, le lieutenant-colonel von Lubich ménage une rencontre avec le général Gleiniger pour 12 H 45 le 20 août. Jean d’Albis se rend au QG allemands installé près de la place Jourdan à l’hôtel de la Paix, il y est reçu dit-il en plénipotentiaire mais les conditions initialement prévues par Georges Gingouin soit une « reddition pure et simple » sont rejetées par le général. Le commandement allemand objecte que « les forces du maquis sont des troupes irrégulières soulevées contre le gouvernement légitime de vichy et que dès lors une négociation ne peut être envisagée avec des rebelles ». Jean d’Albis rappelle que la ville « est encerclée par au moins 15 000 hommes, qu’un bombardement est imminent et il propose qu’une autre réunion ait lieu chez lui rue de Saint Lazare dans une maison qui pourrait être considérée comme un territoire neutre…
… et avec une délégation alliée ; en effet à ce moment se trouve dans le maquis Guingouin, le major Staunton (SOE) représentant les forces anglaises et le capitaine Brown qui appartient aux troupes américaines et qui a été parachuté en Limousin le 10 août 1944. En conséquence un rendez-vous est fixé pour le 21 aout à 16 heures. Le major Staunton, un SOE arrivé de Londres dans le maquis Guingouin en juin au moment du débarquement fait annuler à Londres le bombardement prévu sur la ville.
Le 21 août la réunion commence à 16 heures chez Jean d’Albis. La délégation alliée était présidée par le major Staunton, assisté du capitaine Brown de l’US Army, du capitaine Guéry des FFI et du capitaine Vigier des FFC ; la délégation allemande était composée du major général Gleiniger, du lieutenant-colonel von Lubich et du capitaine Stoll. La négociation fut longue et difficile mais les présents se mirent d’accord sur un protocole et rendez-vous fut pris à 20 H 30 à l’hôtel de la Paix, siège de l’EM allemand, pour la signature d’un « traité ».
En fait toutes ses démarches n’eurent pas de suite. Lorsque jean d’Albis et Staunton arrivèrent au rendez-vous, il n’y avait que le capitaine Stoll et un certain nombre de soldats lequel déclara que la garnison SS qui constituait une bonne partie des troupes s’était mutinée, avait enlevé Gleiniger et quitté la ville. Staunton reçut la capitulation de ce qui restait de la garnison et à 21 heures les troupes du maquis entraient en ordre dans la ville sous les acclamations de la foule.

Grace à la stratégie de Georges Guingouin net au sang-froid des négociateurs la libération de la ville de Limoges se fit sans aucune effusion de sang.
