Limoges, des jeunes en résistance. Le 17ème barreau

Limoges, des jeunes en résistance. Le 17ème barreau

Pascal PLAS

Institut international de recherche sur la conflictualité
Université de Limoges

      En 1943, à Limoges, une trentaine d’adolescents s’engagent en quelques mois dans une activité de résistance soutenue. Ce sont des jeunes de tous milieux, des scolaires mais aussi des apprentis, des employés ou ouvriers d’usine, toutefois les lycéens de Gay-Lussac ont joué dans le mouvement un rôle essentiel, ce sont eux qui ont amorcé la chaîne des actions résistantes du printemps 1943 qui se termineront par des arrestations, un internement et un procès. 

     Leur mouvement a pris le nom de « 17ème Barreau », terme quelque peu ésotérique qui fait référence à l’armée. Longtemps réduite à quelques souvenirs épars, l’histoire de ce groupe de jeunes résistants a été possible il y a quelques années   grâce à la découverte de sources de nature différente – témoignages, pièces de la procédure et de l’enquête mise en place par Vichy — qui ont permis d’en reconstituer la genèse et le développement[1].   

      Dans les établissements scolaires de la ville, certains élèves n’avaient pas attendu l’année 1943 pour se revendiquer « gaullistes » et écoutaient la BBC en famille, d’autres avaient commencé depuis longtemps à agir, inscrits dans un environnement familial militant, osant arborer la Croix de Lorraine dans la cour des grands ou participant à la distribution au lycée et dans ses abords de tracts et de journaux (Franc-tireur ou Le Lycéen patriote), collant des affiches  et traçant à la craie des Croix de lorraine sur les murs en rentrant le soir chez eux. L’effervescence était la même dans la jeunesse ouvrière ; les jeunes apprentis de l’usine d’avions Gnome et Rhône s’organisaient dès février 1943 en groupe de trois selon les consignes de clandestinité du Parti communiste pour ralentir la production en réalisant des sabotages discrets sur les moteurs et les circuits des machines-outils. Partout dans les lieux qui regroupaient des jeunes on sentait cette volonté de « faire quelque chose », de « passer à l’action » comme aussi chez les scouts routiers du groupe Saint Martin d’où émergera par la suite une grande figure de la résistance à venir Jean Traversat, correspondant du réseau Alliance.

    Le 11 novembre 1942, les lycéens de Gay-Lussac avaient été stupéfaits de l’entrée des troupes allemandes dans la ville, du drapeau à croix gammée, qu’ils voyaient flotter au fronton des hôtels de la place Jourdan, tout à côté du lycée. Si tout s’était passé sans incident, le choc avait été énorme. Pour ces jeunes, l’Occupation était devenue une réalité contre laquelle il fallait s’insurger c’est à dire passer aux actes, entrer dans une résistance active allant au-delà de la fabrication de tracts. Au printemps 1943, ils décident de faire régulièrement des expéditions nocturnes dans le Limoges occupé. 

     Cela commence par un incendie du siège de l’Émancipation nationale situé au cœur du quartier ancien de la ville.  Deux vitrines exposant des ouvrages de la LVF et du mouvement de Doriot sont brisées, de l’essence est jetée à l’intérieur    et le feu est allumé.  A la suite d’interventions rapides de soldats allemands, les dégâts sont peu importants. Les actions se poursuivent par un vol de matériel au siège du journal Le Franciste, un mois plus tard,dans la nuit du 17 au 18 février 1943.  Les lycéens pénètrent par effraction dans les locaux du délégué régional et après s’être emparés des listes des membres de ce parti ainsi que de divers documents de propagande mettent le feu lequel s’éteint rapidement ce qui conduit à une deuxième tentative d’incendie dans la nuit du 12 au 13 mars 1943, incendie stoppé par une ronde de police qui trouve un tract avec ces mots tracés à la peinture rouge : « Avec les vœux 17e Barreau » …  L’action décidée pour la fin mars est plus ambitieuse et plus risquée. Dans la nuit du 26 au 27 mars, le siège de l’association des Anciens des Chantiers de jeunesse, rue des Combes, est cambriolé et les jeunes s’emparent de matériel d’imprimerie. Fort de ses succès, ils se lancent début avril dans une opération plus spectaculaire encore, cambriolerle dépôt des Messageries routières installé à deux pas du lycée pour   s’emparer d’un ensemble d’effets militaires.

      C’est alors le drame. Si les opérations précédentes se sont bien déroulées, celle-ci se termine mal et elle est fatale au groupe, repéré par une ronde de police. Ces actions inquiétaient la préfecture régionale de police d’autant qu’en dehors de Limoges, la résistance de Georges Guingouin se développait (en janvier 1943, vol de dynamite, par le même, à la mine de wolfram de Puy-les-Vignes, près de Saint-Léonard-de-Noblat ; en février une botteleuse sauta à Magnac-Bourg ; le 13 mars, c’est une arche du viaduc ferroviaire de Bussy-Varache, sur la ligne Limoges-Ussel, qui est dynamitée, coupant durablement la ligne). 

     L’enquête fut donc menée rondement.  De nombreux jeunes sont arrêtés (du 17eme barreau mais aussi des FUJP liés au PC, les deux mouvements étant entremêlées) et incarcérés et, pour une partie d’entre eux, internés au camp de Nexon, pour six mois par un arrêté du préfet régional. Ils reçoivent plusieurs soutiens dont celui du proviseur Storck, (proviseur qui recevra le titre de Juste des Nations après la guerre pour la protection des lycéens juifs de Gay Lussac) qui se battra pour qu’ils puissent continuer leur travail scolaire durant leur internement et puissent même passer les épreuves du baccalauréat au mois de juin, afin de ne pas perdre leur année.  L’épreuve fut cependant assez dure pour tous ces jeunes qui se retrouvèrent soudain avec la peur au ventre, après interrogatoire rapide et photo anthropométrique   plongés dans l’univers policier puis dans celui du camp sans avoir vraiment le temps de réaliser ce qui leur arrivait.   

   A partir du 10 juillet, les jeunes sont libérés du camp par petites fournées. Ils ne seront pas traités   de la même façon ; les dits « communistes » sont maintenus en détention dans des conditions contraires à toute dignité humaine, les lycéens mineurs sont considérés comme devant avant tout recevoir une sévère admonestation. Le 24 juin, le procureur décide d’abandonner les poursuites contre certains des internés (huit), pour les autres, il est envisagé de tenir un procès à la fin août et, en attendant, ils sont renvoyés dans leur famille et se présenteront donc à l’audience en prévenus libres.

   La Cour spéciale de Justice, constituée en mai 1943 au sein de la Cour d’appel de Limoges juge le 26 et 27 août 1943 trente-sept jeunes hommes et adolescents (dont treize lycéens), les jeunes du mouvement de Limoges et des « cadres communistes », quatorze avocats assurent leur défense. Le réquisitoire du procureur est assez modéré et au final la cour va distinguer ceux qu’elle estime avoir agi avec   discernement et les autres. Elle acquitte six lycéens ; trois garçons sont   condamnés à six mois de prison, quatorze autres à un an pour « manifestations contre le peuple français ou son gouvernement », trois à quinze mois (les trois frères Lajudie), sept à deux ans dont le jeune Armand W., qui était de toutes les expéditions et qui venait tout juste d’avoir dix-sept ans ; trois lycéens en fuite sont condamnés par contumace à plusieurs années de prison.,    

   À en croire le récit qu’en a fait le proviseur Storck en 1985, l’ambiance de ce procès n’eut rien à voir avec ce qu’ont pu vivre ailleurs d’autres jeunes résistants. « À la fin des débats », racontai-t-il, « éclate la Marseillaise, les GMR présentent les armes. Les accusés sont condamnés, mais pas arrêtés à la sortie du tribunal et s’égaillent, qui dans la clandestinité, qui dans le maquis. » Pas tout de suite, cependant, et pas tous. Les détenus condamnés repartent, eux, vers la maison d’arrêt ; ils seront vite transférés à la centrale d’Eysses, avant, pour certains d’être déportés à Dachau. Hernandez, Champarnaud… en reviendront, mais les deux frères Lajudie y laisseront la vie.


[1] Voir pour le dossier complet de cette belle aventure de résistance Michel C. Kiener et Pascal Plas, Des jeunes en résistance. L’affaire du 17ème Barreau, 1943, Limoges, Lucien Souny, 2008.

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