Guerres/Mémoires-histoire-traces : le cas du Mont Gargan

Guerres/Mémoires-histoire-traces
Fr./Nouvelle Aquitaine : la mémoire de la Résistance. Le cas du Mont Gargan  

Pascal PLAS
Institut international de recherche
sur la conflictualité/
Université de Limoges

[Élément d’une série de communications sur les marqueurs mémoriels des guerres et les faits matriciels s’y rapportant en Nouvelle Aquitaine, en France, en Europe, dans l’espace francophone. Ces articles résultent d’un ensemble de programmes de recherches de l’IiRCO et d’une activité de conseil historique de son directeur, Pascal Plas, pour les médias, les établissements muséaux et les documentaires. Les références initiales sont indiquées en début de texte. Cette série sur les traces est ouverte, par extension, à tous chercheurs].

Reprise partielle d’un texte établi pour la réalisation d’une série documentaire sur la Seconde guerre mondiale en Limousin contenant quatre ouvrages et quatre films en coproduction avec FR3 (Ici Limousin). 

   Il y a au sommet du Mont Gargan et sur les flancs de cette montagne situé aux confins des départements de la Corrèze et de la Haute Vienne une série de marqueurs de l’action résistante ici maquisarde composée de différents éléments : stèles, plaques, panneaux interprétatifs, croix, sculptures qui rappelle combien la lutte contre l’occupant fut âpre dans ce secteur contrôlé par les maquis du Colonel Guingouin et âprement convoité par l’occupant allemand et ses aides vichystes (milice en particulier) qui y conduisirent des raids importants en particulier en 1944. Ces opérations militaires menées contre la résistance eurent des conséquences importantes sur les civils pris dans des opérations de répression d’une grande violence ainsi que sur les populations juives qui s’étaient réfugiés dans ces espaces ruraux mal desservis et plutôt accueillants aux persécutés.

Les traces mémorielles

    Cette communication revient sur ce que disent encore ou ne disent plus en dehors des commémorations quelques monuments rattachés à ce qu’il est coutume d’appeler « la bataille du Mont Gargan » dans la mesure ou il s’agit d’un des rares affrontements frontaux entres des divisions allemandes en opération et le maquis. A la suite de cette bataille, le Mont et les espaces voisins se couvrent de stèles, plaques et panneaux explicatifs, en mémoire des victimes de la Résistance et de la geste du colonel Guingouin, chef des maquis locaux. Photo 1 : stèle de Masseaux, où l’on peut voir encore des « trophés », cl. P. Plas . Photo 2, stèle en hommage à Violette Szabo, agente du SOE, parachutée en Limousin, cl. P. Plas.

  

Le fait matriciel

Avant-poste du plateau de Millevaches, le Mont Gargan, situé au point de rencontre des trois départements limousins culmine à 731 mètres et domine tout le pays. Ses flancs sont cultivés en 1944 par des fermes groupées en villages perdus, à une heure de marche, par les raccourcis, des bourgs du piémont, Linards et La Croisille-sur-Briance au pied de la forêt, sur son flanc ouest, Châteauneuf-la-Foret, chef-lieu de canton au nord. Côté est, le massif tombe en pentes brutales, avec 100 à 150 mètres de dénivelé, sur l’ample vallée de la Combade, simple ruisseau qui coule du sud vers le nord, qui se traverse à gué sans peine mais qui impose néanmoins une succession de ponts en dur nécessaires au trafic routier peu dense car on circule mal dans cet espace très cloisonné. Là se développe de 1940 à 1944 une résistance opiniâtre qui conduit les troupes d’occupation allemandes à tenter d’éradiquer le maquis de Georges Guingouin en juillet 1944, déclenchant une bataille dont on ne vient que depuis peu de redécouvrir l’importance.

Au pays du maquis

    En 1944, le maquis ici est le résultat d’une construction progressive mais méthodique de   Georges Guingouin. Ses mots d’ordre sont diffusés grâce au réseau des amitiés constituées de longue date, et il survit en s’imposant une clandestinité absolue et en se déplaçant de fermes en fermes amies. L’occupation de la zone libre en novembre 1942, suivie de l’instauration du Service du Travail obligatoire (STO) au profit de l’Allemagne en février 1943, portent le coup de grâce à la légitimité des autorités de Vichy et fournit au maquis   l’apport de jeunes hommes résolus, prêts à l’action. En décembre 1943 Georges Guingouin se déclare « préfet du maquis » et fixe d’autorité le prix de vente des denrées de base. « Le Grand », dans le parler occitan quotidien, est un leader insaisissable dont tout le monde parle en raison de ses actions de sabotages et que les forces de répression de Vichy sont impuissantes à maîtriser. Ce pays dissident, il le contrôle désormais dans sa quasi-totalité, il l’a maillé par un réseau d’informateurs, d’agents de liaison et de relais et a fait basculer de son côté pour mener ses hommes – plusieurs milliers si on compte les légaux mobilisables à tout moment — des cadres de qualité issus, pour certains, des corps de gendarmerie et des Groupes mobiles de réserve.  A l’été 1944, le maquis de Georges Guingouin est en mesure de tenir tête aux forces de Vichy ; il multiplie les missions de sabotage et les pieds de nez aux forces de l’ordre, ayant reçu l’appui d’une équipe britannique arrivée au lendemain du débarquement de Normandie, la mission Salesman composées de membres qui appartiennent au Special Operations Executive (SOE). Londres fournit alors un matériel de guerre important par un premier parachutage massif le 26 juin et un second le 14 juillet. Ce jour-là 409 containers contenant des armes automatiques – mitraillettes Sten, fusils mitrailleurs Bren et surtout leurs munitions –, ainsi que des équipements de toute sorte, trousses médicales, uniformes etc., atterrissent au Clos-de-Sussac sur un sommet dominant de la Forêt de Châteauneuf, à deux kilomètres du Mont Gargan lui-même. Les 35 forteresses volantes ont œuvré en plein jour, au vu et au su de tous, en particulier des collaborateurs et indicateurs de Vichy qui voient tomber les parachutes bleus, blancs et rouges que les Anglais, pour saluer la fête nationale, ont sélectionnés sur cette opération !

                      La bataille  

    L’effervescence de la Résistance en Limousin et en Dordogne renforcent l’État-major allemand de Clermont-Ferrand dans sa détermination à agir pour en finir avec les maquis. La brigade Jesser est dirigée vers le Limousin pour une opération d’encerclement avec l’aide de la Milice et d’un appui aérien d’observation et d’intervention soit plus d’un millier d’hommes mobilisés pour ce qui va devenir la bataille du Mont Gargan.

     L’opération allemande débute le 11 juillet par des raids aériens et se poursuit par une tenaille à partir d’Ussel, Saint-Yrieix, Limoges alors que Georges  Guingouin se dépêche d’enlever le matériel parachuté au Clos de Sussac. Le 17 juillet,tôt le matin, les troupes allemandes de La Croisille se mettent en route, l’objectif fixé étant Sussac, de l’autre côté de la crête, et lieu du dernier grand parachutage. Elles se heurtent très vite au maquis au château de La Vialle, avant-poste du 1er Bataillon de la 1ère BML, qui se trouve dans l’axe de leur progression.  Les résistants décident de les arrêter, grâce aux tirs de fusil-mitrailleur (FM), et l’ennemi subit ses premières pertes sévères ; enhardi, le groupe du maquis monte même une contre-attaque avec une automitrailleuse prise à une unité allemande à Saint-Anne. Le 18 juillet vers neuf heures, renonçant à forcer le verrou du château de La Vialle, les Allemands décident de contourner l’obstacle par le sud en prenant la route qui longe le pied du massif en direction de Surdoux, avec l’intention de remonter sur Sussac par le petit village de Saint-Gilles. Les deuxièmes et troisièmes bataillons de la Première BML entrent alors en scène, et tentent de les arrêter au niveau du Bois-Barrat, situé sud-ouest du Mont Gargan en position dominante. C’est là que se porte l’effort de l’ennemi.  En fin de matinée les Allemands, stoppés au Bois-Barrat montent à l’assaut du Mont Gargan lui-même, qui leur procurera une position dominante.   La section du lieutenant Dupuy tient la chapelle du Mont Gargan avec quatre fusils mitrailleurs, et dispose d’une bonne visibilité, mais les flancs déboisés de la montagne, qui devraient jouer contre l’attaquant, facilitent l’attaque allemande appuyée par ses mortiers. Dupuy ne peut que freiner leur progression et, menacé d’être enveloppé, doit abandonner la position. Sous une pluie de balles et d’obus, une partie des maquisards se replie vers le nord, tandis que les autres dévalent le flanc est du mont, vers la Forêt-Haute et Saint-Gilles-les-Forêts. Dès lors, les forces allemandes, qui occupent le sommet du mont, contrôlent à vue un vaste secteur ; ils tiennent sous leur feu la Forêt- Haute et le cimetière perché de Saint-Gilles, qui leur fait face. De là, des résistants décidés tirent au FM sur la colonne allemande bloquée sur la petite route étroite à la cote 641 mais les tirs ajustés des Allemands les réduisent au silence. C’est alors que le mont s’embrase, et un gigantesque incendie se déploie sur ses flancs. Pour cette seule journée, la 1ère BML perd au moins dix hommes et a une vingtaine de blessés, transportés dans l’hôpital de campagne installé au Grand-Bouchet. La résistance opiniâtre des maquisards a sans cesse obligé les Allemands à modifier leurs plans, sans avoir pu les empêcher de s’emparer du Mont et du fief de Guingouin, Saint-Gilles-les-Forêts. En ce même 18 juillet, à Linards est décidée « une opération conjointe en direction de Châteauneuf » – journaux de marche allemands –, où va se dérouler le lendemain « un combat qui dure [ra] six heures » et au cours duquel les troupes allemandes perdent sept hommes avant d’occuper le soir Forêt-Haute et Saint-Gilles. A partir du 19 juilletla colonne allemande stationnée à Saint-Gilles reprend sa progression et est sans cesse harcelée, les ponts sont détruits, les arbres abattus, les maquis en embuscade. Plusieurs résistants sont tués dans ces coups de mains audacieux et plusieurs fermes brulées. Le 20 juillet, Georges Guingouin donne l’ordre de repli général à ses troupes. Les accrochages de retardement   se poursuivent cependant jusqu’à l’entrée d’Eymoutiersoù la colonne allemande arrive le 23 juillet, avant de se diviser en plusieurs groupes qui commettront encore de nombreuses exactions sur leur route d’évacuation des lieux.

    Au total Guingouin et ses hommes ont sauvé 80 % de leur parachutageet surtout, comme le dit Staunton, « l’ennemi a abandonné toute idée qu’il aurait pu avoir d’utiliser les routes dans ce département »,tant les Résistants ont montré de détermination et de pugnacité dans leur lutte. La Résistance a gardé son territoire. Fin juillet, les combats se portent aux alentours de Limoges encerclée.    

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